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LE MÉTRANGE DU MOIS «VOICE OVER»

Voice Over night

A chaque fois, au moment de boucler une sélection de courts-métrages, c’est la même chose. Au mieux, vous vous êtes bien organisés et vous vous félicitez d’être dans les temps, d’avoir encore quelques jours devant vous pour d’éventuels re-visionnages et pour vous prendre la tête sur la dernière place à attribuer, en changeant une douzaine de fois d’avis au passage. Au pire, vous êtes un peu à la bourre, mais pas de panique, vous avez quand même bien géré dans l’absence de gestion, et en sacrifiant quelques heures de sommeil, vous tiendrez sans problèmes la deadline.

Et là, patatra, à chaque fois, c’est la même chose. A deux jours de la date butoir, paf ! La classique de nos amis ibériques : un distributeur espagnol surgit de l’ombre et inscrit d’un coup, d’un seul, 30 courts-métrages.

A chaque fois, c’est la même chose. La tuile. L’équilibre, stable ou instable, de votre planning vole en éclat.

Oui, la vie est dure et nous inflige de la sorte de bien pénibles épreuves, mais là n’est pas le sujet. Non, cette passionnante (non ? Bon…) anecdote n’avait pour autre but que d’aborder le court-métrage fantastique espagnol, son dynamisme et sa présence accrue dans les festivals. Difficile en effet de trouver une sélection qui n’inclut pas un court de la péninsule. Et ce, non pas que les réalisateurs espagnols soient plus doués que les autres, mais simplement parce la production espagnole est à la fois très importante en quantité, bien structurée et bien distribuée.

La première explication à ce constat est évidente: depuis une quinzaine d’années, le long-métrage fantastique ibérique connaît un grand succès et entraîne tout naturellement le court dans son sillage. De plus, la passerelle court/long fonctionne très bien, et beaucoup de réalisateurs sont passés par la case court-métrage (la Trilogie de la Mort de Nacho Cerda est un des exemples les plus connus), quand ils n’ont pas tout simplement adapté en long une de leurs oeuvres courtes (cf le récent Mama). Cette passerelle fonctionne d’ailleurs dans les deux sens : des réalisateurs qui vont démarcher des producteurs forts de leurs courts-métrages, mais aussi des producteurs qui vont scruter la production de courts afin de trouver le réalisateur star de demain.

On remarque ainsi, surtout du côté des courts produits, un certain formatage et avant tout une intention de montrer son savoir faire, sa capacité à prendre les commandes d’un long. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir une société de production lancer la version longue d’un de ses courts-métrages quelques mois seulement après la sortie de celui-ci (cf récemment Alexis ou Human Core, deux films ayant pas mal tourné en festivals.)

Les films auto-produits ne sont toutefois pas en reste et on peut citer par exemple Refugio 115 qui en est à l’heure où j’écris ces lignes à 122 sélections, ou encore les délires d’Eskoria Films, Brutal Relax et Fist of Jesus, qui ont affolé le net (un projet de long tiré de Fist of Jesus, Once upo a time in Jerusalem, est en projet) !

Quoi qu’il en soit, du côté de l’Espagne, et comme souvent lorsque du temps et de l’argent sont investis dans la production et la distribution, on a clairement le long en tête lorsque l’on fait un court.

Deuxième raison du succès du court de genre espagnol : il existe de nombreuses compagnies de distribution, bien organisées, qui représentent d’encore plus nombreux courts-métrages. Ces compagnies démarchent les festivals, leur proposent leurs films (et ma formidable anecdote d’ouverture prend ici toute sa valeur), sont très actives et multiplient ainsi les chances pour un film d’être sélectionné.

Enfin, troisième explication : le festival de Sitges, qui constitue une formidable plate-forme d’exposition pour les courts espagnols. Le rendez-vous catalan ne sélectionne pas exclusivement des courts du cru, mais forcément, proximité aidant, on en retrouve beaucoup, qui y font en général leur première mondiale. Le nombre de professionnels présents, comme l’importante couverture dont jouit le festival, favorise évidemment la carrière d’un film s’y trouvant projeté.

 Sitges

Bref, ce long avant-propos pour vous présenter la production de courts fantastiques espagnols, avant de vous parler d’un de ses représentants : Voice over, fraichement débarqué sur la toile :

VOICE OVER (English subtitles) from Kamel Films on Vimeo.

Pour faire écho à mes propos précédents, le court-métrage de Martin Rosete est une production indépendante (il a en partie été financé grâce à Kickstarter) mais a rapidement rejoint le giron de la compagnie Marvin & Wayne, pour sa distribution internationale. Le film a connu de nombreuses sélections, dans les festivals fantastiques mais aussi dans les festivals généralistes, présentant l’avantage de proposer un fantastique soft, qui n’effraiera pas le programmateur pas spécialement amateur de genre. Et surtout, c’est un « crowd pleaser », le genre de films qui se place d’emblée comme favori pour le prix du public, un film que tout le monde (ou presque) aimera. Et c’est d’ailleurs à mes yeux son seul défaut, on y reviendra.

Voice Over

Voice over est un film malin et habile, qui se plait à jouer avec le spectateur, à lui faire croire qu’il est ce qu’il n’est pas, en serpentant d’un univers à l’autre, d’un ressort scénaristique au suivant. Habile d’avoir recours à la voix off (celle de Féodore Atkine) pour s’adresser directement à nous. Encore plus habile de nous faire savoir que le personnage à l’écran n’est pas un quelconque héros de fiction, mais qu’il s’agit de VOUS ! L’implication est totale, et nul doute que c’est pourquoi le film, et particulièrement son « twist », résonne si efficacement chez le spectateur, allant forcément titiller chez celui-ci des souvenirs enfouis.

Habile également de se présenter à première vue comme un pur produit de SF, avant de bifurquer et de ne plus utiliser l’élément fantastique que comme un outil au service du romantisme. Une façon de nous donner l’illusion d’être en territoire connu, pour mieux brouiller les pistes, nous égarer et nous captiver, pour finalement nous rendre plus vulnérable à la tendre révélation finale.

On pourra toutefois, comme je l’ai été, être d’abord un poil déçu par ce twist attendrissant. Simplement parce que pleinement embarqué dans l’atmosphère fantastique et mystérieuse du récit, on peut être décontenancé par ce brutal retour à la réalité, et à une réalité aussi bisounours, qui plus est. Par sa construction audacieuse, le film prend donc le risque de s’aliéner une minorité de spectateurs, ceux qui seront frustrés qu’il ne pousse pas sa logique fantastique jusqu’au bout. Mais a contrario, c’est justement cet abandon des terres fantastiques pour un dénouement mignon tout plein qui séduira la majorité du public.

Voice Over night

Un ressenti tout subjectif et personnel donc, et une déception qui provient surtout de ce que l’on aurait aimé que soit le film. Mais ne jouons pas les spectateurs capricieux : le film appartient à son réalisateur, et dans la démarche de celui-ci, ce retournement est cohérent, il est l’objet même du film. Simplement, à titre personnel, de par la façon dont le film est construit et a fonctionné sur moi, cette fin vient atténuer la puissance des descriptions et univers présentés auparavant. Un ressenti très subjectif, qui n’enlève rien à la qualité objective de la construction du film : de prime abord, un film fantastique, en réalité, une belle description de l’émotion d’un premier baiser.

Et vous ? Attendris ou frustrés par ce chaste baiser ?

Benjamin leroy.

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