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Le Métrange du mois « Hold your fire »

hold your fire Wes Benscoter

Tout commence de façon classique, on pense être en terrain connu. Un soldat portant un masque à gaz pointe son arme vers le spectateur et fait feu. Un film de guerre. Un environnement baigné d’une brume étrange, suggérant une touche fantastique. Une cible qui se déplace lentement, gauchement… Oh merde, pas encore un film de zombies quand même..??

Quoi qu’il en soit on a affaire à un court de belle facture:  un beau paysage de désolation, un soldat qui respire plus la lassitude que l’attitude triomphante du conquérant (le fait qu’il n’ait pas de visage ne favorise pas l’empathie), un corbeau, des cadavres accrochés aux barbelés, une photo et une bande son participant à une ambiance angoissante

Hold your Fire

On est aux aguets, on ressent ce petit quelque chose qui nous serre à la gorge et titille notre attention, mais rien ne nous prépare au basculement qui va suivre. Certes, il y a ce champ de bataille étrangement désert; ce prospectus dont on se demande ce qu’il fait là; la vision d’un torii (portail traditionnel japonais) qui, s’il semble indiquer que l’on se trouve au Japon pendant la seconde guerre mondiale (peut être juste après l’explosion de la Bombe ?), dégage avant tout une aura mystique; ce cadavre arborant un masque de No, surprenant sur un champ de bataille (et au passage: trois personnages sur ce terrain de mort, et toujours pas un visage).

Puis soudain changement de décor, le basculement s’opère par le biais d’images d’un cartoon d’assez mauvais goût en ce qu’il banalise les horreurs de la guerre. La réalité se brouille, l’histoire et son symbolisme s’entremêlent. On pourra d’abord penser que l’on est resté dans la continuité de la narration: on a effectué un saut dans le temps; victime d’une grenade, le combattant se retrouve à l’hôpital. Mais l’aspect délabré de ce dernier interpelle, et surtout le poste de télévision confirme que quelque chose ne tourne pas rond: montrer des images d’amputation à un amputé…? Le soldat porte toujours son uniforme déchiré ainsi que son casque, et lorsqu’il rejette ce dernier comme pour refuser sa condition, l’infirmière, dont la tenue immaculée ne doit pas nous tromper, se fait un devoir de lui remettre. Non, soldat, tu ne t’en tireras pas ainsi, pas si facilement. Le malheureux estropié, à la fois victime et acteur coupable de la guerre, devra revivre encore et encore son agonie, témoin de ses propres souffrances (lorsque l’infirmière quitte le champ, elle apparaît à l’image sur la télévision). Et tandis que l’enveloppe la même fumée qu’au début du film, ramenant le soldat sur le champ de bataille, on se dit que l’inquiétante jeune femme à son chevet tient plus de la geôlière et de la tortionnaire que de la garde-malade. Plus que de lui apporter des soins, son souci semble être de le maintenir en vie pour mieux le renvoyer dans son enfer personnel. Le revoilà sur le champ de bataille, comme au début, à la différence près qu’il n’est cette fois qu’un homme tronc sur une chaise roulante. La guerre ne lui a a pas seulement pris ses membres, elle a aussi détruit son âme, le condamnant à un cycle d’horreur perpétuelle.

soldat

Et une fois que l’on a pénétré dans cette boucle expiatoire, le début du film peut être vu d’un oeil nouveau, prendre un autre sens. Le réalisateur Wes Benscoter (par ailleurs artiste réputé pour ses illustrations de nombreux albums de heavy metal) s’est-il jamais placé à un niveau réaliste? Sommes nous depuis le début dans la fantasmagorie? Avons-nous vu le soldat vivant, ou était-il mort dès la première image? Avons-nous été témoin de la réalité de son trépas, ou cette première errance sur le champ de bataille, que l’on ne savait pas encore éternelle, faisait déjà partie de son expiation/malédiction? Certains détails évoqués auparavant nous mettaient la puce à l’oreille; à les regarder de plus près, on est confirmé dans l’idée que le réalisateur a entièrement basé son film au niveau du spirituel. La présence du torii prend notamment tout son sens: ces portails ont en effet pour fonction symbolique de séparer le monde physique de celui des esprits. Rétrospectivement, il subsiste peu de doutes quant au côté duquel se trouve le soldat… Si ce n’était pas suffisant, le masque de No, quant à lui, semble venir souligner l’ironie et le faux-semblant à l’oeuvre dans le destin du militaire.

No

Après tout, il importe peu de savoir si ce qu’on voit est réel, fantasmé, si cela a eu lieu, si c’est un souvenir, le passé, le futur, un présent qui se répète… Le spectateur avisé ne cherchera pas à tout prix une explication indiscutable, une vérité. Il se plaira à conserver des zones d’ombres, des moments de flou artistique où s’emmêlent les réalités. C’est justement en donnant deux niveaux de lecture à son histoire, deux niveaux de conscience à son héros/victime, que Benscoter confère au film son sens et sa force. Et qu’apparaît alors, loin du basique film de guerre dénué de substance, toute la signification du court, que l’on aurait pu deviner simplement en lisant le titre de celui-ci. « Hold your fire » est un film viscéralement anti-militariste, dont la mécanique en trois temps et l’atmosphère angoissante viennent totalement servir le propos. Une situation initiale, un basculement et un enchevêtrement apparent des réalités venant mettre en perspective ce qui précède, et par la même éclairer très clairement sur le message du film. Une fois encore, un second regard sur des élément qui nous semblaient à première vue seulement formels et tenant purement de la narration, vont nous les faire apparaître comme relevant plutôt du symbolisme et de la démonstration. Il y a bien sûr le titre, avec lequel tout est dit. Mais il y a aussi cette première image, ce soldat mettant en joue le spectateur, l’impliquant dans le récit tout en le mettant mal à l’aise. Le canon du fusil agit comme un doigt pointé vers nous; une façon de nous dire « tu es concerné »; également de nous signifier que nous sommes tous victimes, mais aussi tous coupables. Tout comme le soldat, dont le calvaire paraît certes être une punition pour des actes de guerre, mais également une malédiction pour simplement avoir pris part à la guerre, qu’il l’ait voulu ou non. Mettre le pied dans l’engrenage de la guerre, c’est être damné à jamais. La guerre comme malédiction. Une malédiction qui déshumanise : le soldat n’a pas de visage. Au départ, il est un masque, une machine de guerre. Par la suite, il n’est plus qu’une grimace, une balafre, un nouveau masque, de souffrance cette fois-ci.

« Hold your fire », nous conjure Wes Benscoter : cessez le feu, toute guerre n’est qu’une horreur sans fin et sans visage.

B. Leroy